Soeur KATAOKA

Souvenirs d'une hibakusha

Une rescapée de Nagasaki :

souvenirs de Soeur Kataoka

sur la bombe atomique

du 9 août 1945

Un entretien avec Soya Ozaki (été 1984)

mis en forme par Laurent Danchin


Il y a déjà 31 ans, en 1982, j’ai accueilli à Paris une petite délégation de femmes irradiées (hibakusha) à Hiroshima et Nagasaki. Des catholiques conduites par Madame Hiraoka, une vieille amie japonaise qui était à l’époque vice-présidente d’un mouvement populaire contre l’arme nucléaire appelé « 3 mètres de pellicule » (1). Ils ont recueilli une somme importante pour réaliser des films pédagogiques afin que l’on n’oublie jamais la tragédie humaine de Hiroshima et Nagasaki. Grâce à la large participation des citoyens japonais, deux films ont pu être réalisés. Cette délégation a passé quelques jours en France après son retour de Rome où elle avait fait la donation de ces deux films au Pape Jean Paul II, qui venait de faire un appel retentissant à Hiroshima l’année précédente. Pendant ce court séjour en France, ces femmes étaient très actives malgré leur fatigue physique considérable et ne se plaignaient jamais. Elles ont organisé une projection des films avec débat à Caen, à Avignon et à Paris, une exposition de photos et la vente du livre Hiroshima-Nagasaki – Images des Bombardements Atomiques à la Fnac Montparnasse et dans le forum du centre Pompidou, et à la fin, ont fait une donation de films au Centre National de Documentation Pédagogique pour que tous les collégiens et lycéens français puissent voir ces deux films, intitulés Rendez-moi mon humanité – La dignité humaine, et Prophétie de Susumu Hani, si ma pauvre mémoire est bonne.

 

J’ai rencontré pour la première fois Sœur Véronica Kataoka à l’aéroport Charles de Gaulle. Elle était avec Melle Tsuyo Kataoka, héroïne de Ninguen wo kaese (Rendez-moi mon humanité). C’était une femme plus âgée que Sœur Véronica et qui avait beaucoup de classe. Soeur Véronica m’a d’elle-même expliqué qu’elle accompagnait Melle Kataoka en qualité d’infirmière. Dès que j’ai vu ces deux belles personnes, pourtant très différentes, j’ai commencé à les aimer, et un lien amical s’est établi entre nous, surtout entre Sœur Véronica Kataoka et moi. Pendant son séjour à Paris, sœur Véronica a très peu parlé d’elle-même, mais j’ai appris qu’elle aussi avait été irradiée, à l’âge de 13 ans.

Deux ans après, mon fils et moi nous avons retrouvé Soeur Véronica à Tokyo. Mon fils avait 15 ans à ce moment-là. Je voulais absolument qu’il la connaisse mieux et surtout, en tant que jeune Japonais vivant en France, qu’il prenne conscience que cette dame, à treize ans, avait subi la bombe atomique au Japon. C’est pourquoi j’ai enregistré son récit sur un petit magnétophone portable et l’ai transcrit moi-même en français après mon retour du Japon. Et c’est cette transcription que Laurent Danchin a corrigée pour la proposer, sans succès, au journal Libération.

Les années ont passé. Pendant tout le temps qu’il m’a fallu pour mettre au point le récit que je vais vous transmettre, le monde a souffert de beaucoup de misères écologiques à cause des effets gravement négatifs du nucléaire mal utilisé. Au Japon surtout, à cause de la tragédie du tsunami de Fukushima, on risque d’oublier ces premières victimes du nucléaire. Très peu de témoins sont encore en vie. Les derniers sont très âgés (sœur Véronica aura 82 ans cette année), et ils partiront bientôt comme les derniers résistants français inconnus qui s’en vont massivement aujourd’hui. Et de toutes façons, on ne parle plus d’Hiroshima et de Nagasaki.

Dans ce récit, Sœur Véronica évoque aussi l’histoire des chrétiens cachés du Japon. C’est l’histoire de sa famille qui a survécu de génération en génération jusqu’à l’époque Meiji. Et c’est également l’histoire de la plupart des habitants irradiés d’Uragami, le quartier de Nagasaki touché par la bombe.

 

Soya OZAKI



Sœur Kataoka :


« La religion chrétienne a été introduite au Japon il y a environ quatre cents ans, et elle a subi depuis, en permanence, toutes sortes de persécutions. Puis est arrivée son abrogation totale et, pendant la période dite de ‘fermeture’, la religion chrétienne n’a plus eu aucune existence officielle au Japon. Mais les décrets relatifs à l’interdiction de cette religion ont été supprimés ensuite au cours de la quatrième année de l’ère Meiji et, depuis, les missionnaires étrangers ont retrouvé la liberté d’exercer leur tâche d’évangélisation. Pourtant, au cours de la ‘fermeture’ et pendant la période antérieure, dès le début de la persécution menée par Hideyoshi, les chrétiens étaient déjà partout au Japon où on les appelait les « chrétiens cachés ». On en trouvait beaucoup tout particulièrement à Nagasaki où avaient été crucifiés 26 martyrs transférés de Kyoto et d’ailleurs, qu’on appelait « les 26 saints » (2). Mais, en apparence, tout le monde pensait qu’il n’y avait plus de chrétiens au Japon, car ils se comportaient comme des bouddhistes.

Il y a environ 110 ans, à la suite de ‘l’ouverture’ décrétée, les missionnaires issus des Missions Etrangères sises à Paris ont débarqué à Nagasaki. Ils ont bâti une très jolie cathédrale à Ohura qui s’est fait appeler ‘le temple français’. Cette cathédrale a eu de nombreux visiteurs, mais était toujours surveillée par la police, qui guettait probablement la visite de chrétiens clandestins. Un jour, le père Petitjean, qui faisait sa prière devant la statue de la vierge Marie (laquelle existe encore), a découvert un groupe étrange de femmes et d’enfants, intimidés et visiblement effrayés par les autres visiteurs. Tout d’abord, le père Petitjean a cru que ces païens étaient impressionnés par l’aspect grandiose de la cathédrale. Mais une des dames du groupe s’est approchée de lui et lui a demandé très discrètement, d’une toute petite voix : « Est-ce que vous respectez le Pape à Rome ? ». Il lui a répondu : « Oui ». « Etes-vous serviteur de la vierge Marie ? ». Il a répondu : « Oui, certainement. ». « Vous n’êtes pas marié ? » « Non, bien sûr que non ! ». La dame lui a dit alors : « Nous avons la même croyance que la vôtre. ». En entendant ces mots, le père Petitjean est devenu fou de joie et d’émotion d’avoir enfin retrouvé quelques-uns de ces « chrétiens cachés », qu’on cherchait depuis plusieurs centaines d’années (3).

Mais peu de temps après, la persécution a recommencé (4). Et les familles chrétiennes retrouvées dans le quartier d’Uragami, où est tombée la bombe atomique, étaient toutes des familles qui avaient été expulsées à cette époque-là, où les membres de la famille chrétienne ont été dispersés dans le Japon entier. Les habitants de Nagasaki ont appelé cette persécution « On s’en va en voyage ». Mon grand père avait à l’époque huit ans. C’était déjà l’ère Meiji. Il a été confié à une famille de Tosa. Les exilés souffraient beaucoup et vivaient comme des prisonniers. Ils ont subi les travaux forcés, le manque de nourriture, étaient entassés dans de minuscules cellules. A Haghi, certains ont été torturés à mort, pendus par les pieds, forcés à se nourrir d’excréments… Le père de mon grand-père était catéchiste, donc particulièrement surveillé par la police. Il recevait chaque jour, à son domicile, la visite d’un officier de police qui lui conseillait de renoncer à la religion chrétienne, considérée comme maudite, tout en l’encourageant à revenir à la religion japonaise. Mais, de manière surprenante, c’est cet officier qui a été converti lui-même au christianisme par le père de mon grand-père, à force d’avoir avec lui des échanges passionnés.

  

Après les persécutions, les victimes chrétiennes sont rentrées à Uragami, où leur maison et leurs champs étaient restés à l’abandon. Ils ne disposaient d’aucuns instruments aratoires pour cultiver. Ils ont planté d’abord des pommes de terre douces, après avoir labouré leurs champs en friche avec des bols cassés trouvés dans la terre, et petit à petit, le village s’est développé. Mais il y avait aussi à Nagasaki la société Mitsubishi où les jeunes allaient travailler, alors que les femmes s’occupaient aux champs d’Uragami. Et la partie de Nagasaki que la bombe a épargnée est la ville active, qui est devenue un port de commerce. Tandis qu’Uragami, où la bombe est tombée, était restée une cité campagnarde. Vouée à la persécution, cette ville a subi encore, au cours de l’été 1984, une inondation catastrophique qui a fait 200 morts. C’est vraiment un lieu de fatalité.

Au moment du bombardement atomique (5), je travaillais déjà, j’avais 13 ans, car mon père était mort en 1943 d’une maladie grave. La guerre avait commencé le 4 décembre 1941. A ce moment là, les avions de l’armée américaine survolaient le Japon pour nous anéantir. J’étais en 6ème à l’école, quand mon père est décédé. J’étais l’aînée de trois filles et avais un frère qui avait juste un an et deux mois, et qui commençait à marcher en s’aidant d’un support.

A l’époque il n’y avait aucune aide sociale pour les familles sans père, comme il en existe actuellement. Ma mère était obligée de travailler durement pour nourrir sa progéniture. J’ai voulu aller au lycée de filles après l’école primaire, mais ma mère ne m’y a pas autorisée. Alors le frère cadet de mon père, qui était allé au séminaire après les persécutions, a proposé à ma mère de l’aider pour le début de mes études secondaires, car il souhaitait que je prolonge mes activités religieuses, lorsque je serais en âge d’être ‘bonne sœur’ Il y a eu aussi d’autres propositions à mon sujet, mais ma mère les a toutes refusées catégoriquement, car elle travaillait durant la journée et comptait sur moi pour garder mes petites sœurs et mon petit frère, avec en plus la charge de les conduire aux abris en cas de bombardement.

Dans une maison privée de mère au foyer, j’étais vraiment indispensable. Chaque printemps, je suppliais ma mère de me laisser aller à l’école, mais j’ai été obligée d’y renoncer, car je ne voulais pas rendre ma mère malheureuse à cause de mes problèmes. Je vivais donc recluse à la maison, mais à l’époque, si on restait chez soi, on était convoqué par la mairie et envoyé à l’usine, quelquefois même, déplacés dans une autre ville. Et la famille se trouvait alors dispersée. J’étais effrayée à l’idée d’une éventuelle convocation. Je me disais toujours : « Si je meurs, comment mes sœurs et mon petit frère pourront-ils s’en sortir ? ». Je priais la Vierge, en lui disant à voix basse : « Si nous devons mourir sous les bombes, je voudrais qu’elles nous fassent tous mourir d’un seul coup ! ». Alors, pour éviter cette convocation terrifiante, j’ai commencé à travailler à l’Hôpital St Francisco qui, d’ailleurs, n’était pas vraiment un hôpital, mais un séminaire catholique tenu par un père venu du Canada français, et où l’on prodiguait des soins.

De nombreux séminaristes vivaient là, et à cause de la guerre, certains s’étaient trouvés contraints de rentrer au Canada. Le séminaire était constitué d’un groupe de constructions, de style français, très espacées. Il avait été construit avec l’aide d’un architecte français et pris en charge par la société Tetsukawa Construction, dont le P.D.G., Monsieur Tetsukawa, avait fait ses études d’architecture en France. Les murs de ce séminaire étaient très épais et, de ce fait, tous les patients qui se faisaient soigner là, le jour de l’explosion de la bombe atomique, n’ont été irradiés qu’indirectement. La tour de la cathédrale d’Uragami, une des plus anciennes constructions de Nagasaki, bombardée également, avait aussi été construite par lui. Elle était faite de briques rouges, et magnifique d’aspect. Quand le séminaire s’est trouvé vide, il a été réquisitionné par l’armée japonaise, et le supérieur des séminaires, un japonais handicapé du pied, et ses sympathisants, l’ont transformé en hôpital. Tout de suite il a été envahi de tuberculeux. A l’époque, il était pratiquement impossible de trouver une famille n’ayant aucun tuberculeux chez elle. Mais le supérieur et ses associés ne pouvaient pas supporter l’idée que leur séminaire soit utilisé pour cause de guerre, puisqu’il avait été construit pour le bonheur et la paix des chrétiens japonais.

Tous les médecins étant partis à la guerre, l’hôpital était devenu « la maison des tuberculeux », et donc on ne trouvait pas facilement quelqu’un pour être soigné. Quand j’ai commencé à travailler, le Dr Akizuki, qui n’avait qu’une vingtaine d’années, était tout seul pour diriger l’hôpital, et la Doctoresse Yoshikawa lui donnait un coup de main le soir en supplément de son travail de la journée. Mais pendant la journée, le Dr Akizuki soignait seul les nombreux patients. Quelques minutes avant que la bombe ne tombe, la Doctoresse Yoshikawa, qui était de garde de nuit, était allongée au premier étage dans une chambre de repos. Là, elle a été gravement blessée à cause des bris de verre projetés par le souffle de l’explosion et elle a eu le nez à demi arraché, et le visage tailladé dans tous les sens.

Quant à moi, ça faisait déjà deux semaines que j’avais commencé ma collaboration avec l’hôpital, pour échapper à la convocation au travail forcé. L’hôpital manquait d’infirmières, et on m’a embauchée comme aide soignante. J’étais en train de préparer le déjeuner pour les patients, donc j’étais allée chercher de la nourriture au sous-sol, avec une autre fille. En montant au premier étage, dans le couloir, j’ai été éblouie par un rayon très fort et très brillant. Je me suis demandé ce que c’était. En cas d’urgence, si on suit à la lettre les instructions qu’on a apprises, il faut se rendre immédiatement aux abris, et se mettre sous une table en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles. Ma copine alors est partie précipitamment, en me confiant toute la part de nourriture qu’elle transportait. Sur le moment, je me suis dit qu’elle exagérait un peu. Après, je ne me souviens plus de rien…

La dernière chose dont je me souvienne est le bruit d’un avion qui descendait. Mais c’est tout ce que j’ai comme souvenir. Quand j’ai repris conscience, j’ai entendu la voix, toute proche, d’un homme en colère. J’ai essayé de faire bouger mon corps. C’était impossible, j’étais comme paralysée. Je ne voyais plus, j’entendais seulement une voix qui semblait me gronder parce que je restais immobile. Mon 'grondeur' était un séminariste boiteux, revenu chercher ses affaires dans une chambre. J’avais l’impression que les murs de la chambre tombaient, que j’étais écrasée par les murs en ciment. Mais les paroles violentes étaient en fait adressées à la doctoresse, blessée par les bris de verre et l’explosion des murs. Le séminariste, malgré son handicap, est parvenu à emporter sur son dos sa collaboratrice et il est revenu enlever tous les débris qui me couvraient. Il m’a soulevée et m’a prise dans ses bras. Au fur et à mesure que nous avancions, l’escalier s’écroulait. En arrivant au rez-de-chaussée, mes yeux ont recommencé à voir, et je l’ai quitté en le remerciant et en lui disant que j’étais en mesure de reprendre mon travail. J’avais la tête ensanglantée et, tailladée par les débris de verre, blessée par les chutes de briques, j’étais dans un état qui ne m’empêchait pas de m’activer. Heureusement, je n’avais pas de miroir, et en plus une brique avait cassé une de mes côtes, ce qui empêchait tout mouvement des bras. Choquée par la vue de mon sang qui coulait, je me suis évanouie. Quand je suis revenue à moi, je me suis forcée d’aller, pour me protéger, dans le souterrain, où j’ai rencontré l’infirmière en chef. Elle m’a déconseillé de rester dans le bâtiment disloqué, et c’est elle qui m’a amenée dans le champ entourant l’hôpital. Mais, à moitié chemin, je ne pouvais plus bouger et je me suis laissée tomber dans le champ. Juste avant d’arriver au champ, en passant la porte de l’hôpital, j’ai entrevu une de mes amies, une voisine, tuée par la chute du mur. Sa tête était fendue en deux. Je ne l’ai reconnue qu’à son seul vêtement. Tout de suite après la chute de la bombe, l’hôpital s’est rempli de voisins du quartier, blessés. Parmi eux, un père portant son bébé dont les intestins étaient sortis du ventre. Il n’y avait qu’un médecin, incapable de soigner tous les patients, et j’entendais le père du bébé faire une prière à voix haute, en attendant d’être pris en charge. Mr. Tsujimoto, notre voisin, avait le corps entièrement brûlé par le souffle, car il était allé surveiller son champ. Ses habits avaient été arrachés. Il marchait en priant la Vierge. Quant à moi, j’ai prié avec l’infirmière chef dans le souterrain. Mais je ne me rappelle plus de quelle prière il s’agissait.

C’est le terrain de sport du séminaire qu’on avait transformé en un champ cultivable, car les conditions alimentaires étaient devenues très mauvaises. Ce matin-là, les champs de légumes et de patates douces étaient tout verts. Ils étaient devenus tout noirs. Il n’y avait plus de maisons entourant l’hôpital. J’ai jeté un coup d’œil dans la direction de la ville : il ne restait rien de la tour d’Uragami. Je ne pouvais pas imaginer que cette tour d’Uragami, bien bâtie à la française, ait pu être détruite. Autour d’elle, à l’endroit où s’entassaient des maisons, il n’y avait plus qu’une fumée montante et rien d’autre. Nagasaki était une ville entourée de collines de verdure. Ces collines étaient noires, je n’ai jamais vu de collines noires à ce point, et les champs étaient carbonisés. Je me revois dans le champ de patates douces, quand les avions sont arrivés. J’ai voulu me cacher dans une maison : il n’y avait plus de maisons. Les avions m’ont fait très peur. De toutes façons, je ne pouvais pas bouger, coincée dans un fossé, accroupie et terrorisée. Alors un malade, non blessé, m’a aperçue et m’a couverte de la natte qu’il transportait. La natte était rougeâtre, couleur pourtant interdite par l’armée, le rouge étant facile à découvrir par les avions ennemis qui étaient aussi petits que des hélicoptères. Les chasseurs américains mitraillaient les gens qui fuyaient. On m’a dit qu’ils tuaient les gens pour qu’ils ne souffrent plus. Je ne voyais pas la nécessité d’achever les blessés. Ces aviateurs, monstrueusement inhumains, visaient les personnes une par une. J’avais très peur que la mitrailleuse soit pointée sur moi. Alors quelqu’un, que je n’ai pas vu, a posé sur la natte rougeâtre une tôle de zinc, et c’est grâce à elle, j’en suis sûre, que ma vie a été sauvée.

Dans la cour, le Dr Akizuki était en train de dénombrer ses patients pour savoir s’ils étaient tous sortis de l’hôpital, parce que le bâtiment s’était mis à flamber en commençant par le haut. En s’écroulant, le monte-charge avait mis feu à l’hôpital à cause d’un court circuit. S’il n’y avait pas eu l’ascenseur, l’hôpital, qui était en ciment, n’aurait pas brûlé à ce point. En tous cas, les patients plus ou moins blessés ne pouvaient faire aucun geste pour tenter d’éteindre l’incendie. Toute la ville était en flammes. A ce moment-là, on a entendu une fille crier : un énorme cri de désespoir dans le brasier. Mme Akizuki, infirmière très bien formée, a essayé d’aller la chercher en se jetant dans les flammes. C’était la jeune fille qui était à côté de moi au moment de la chute de la bombe. Ses jambes avaient été brisées par l’effondrement du mur de briques, et elle s’était évanouie. Tout le monde avait marché sur elle pour s’enfuir. Madame Akizuki l’a sauvée en enlevant, une par une, les briques accumulées sur elle. Elle est toujours vivante actuellement, mais elle boite, malheureusement. C’était l’aînée de quatre petits frères. Sa maman avait été tuée sur le coup par la bombe. Son père, détenu en Sibérie, n’était pas encore revenu. Les quatre frères dont elle s’occupait ont été obligés d’aller dans différents établissements pour orphelins en attendant le retour du père. Tous les gens de l’hôpital St Francisco ont été pris en charge ailleurs dans un site épargné. Les tuberculeux ont été rendus à leur famille et les autres patients sont rentrés par leurs propres moyens. Bien sûr¸ les blessés graves sont morts au bout de quelques jours. A partir de ce moment-là, l’hôpital est devenu un hôpital d’urgence.

Le Dr Akizuki, sollicité par tous les blessés, ne pouvait pas dormir du tout. Il s’inquiétait d’être sans nouvelles de sa mère en ville. Le quatrième jour, il a su qu’elle était en vie, et il a pleuré de joie en se cachant derrière une couverture trouée. Sa sœur aînée, institutrice, avait disparu. Quant à moi, j’étais restée quatre heures sans bouger dans le fossé. Dans les champs autour de l’hôpital, il y avait partout des blessés qu’il fallait emporter en brancard. La rivière, à côté de l’hôpital, était remplie de mutilés assoiffés. On entendait la prière de l’Ave Maria, dite d’une voix forte et vengeresse. Peu à peu, presque l’un après l’autre, les blessés ont commencé à prier. Le courant de la rivière emportait le haut du rosaire. Cette petite rivière rejoignait la grande rivière d’Uragami. D’autres gens y récitaient aussi le rosaire. Je les ai entendus partout en rentrant à la maison. Ils priaient à genoux ou assis dans l’eau…

Ma mère est venue me chercher vers quatre heures de l’après midi. Nos retrouvailles ont été une joie sans borne. Au moment du bombardement, elle travaillait dans un champ, toute seule. Elle a entendu un simple bruit – elle avait l’ouïe défectueuse – et a vu un avion, puis un rayon très fort et d’une nature bizarre. Aussitôt, elle est rentrée, pour se réfugier dans la maison, qui était complètement penchée. Elle a crié follement le nom de ses enfants, car elle craignait qu’ils aient été écrasés par les murs. Mais il n’y a eu aucune réponse. Dans la maison désagrégée, le fourneau s’était mis à fumer. Elle s’est précipitée pour lutter contre un éventuel incendie. Ensuite elle a aidé une vieille voisine aveugle, portant un bébé décapité, à regagner le souterrain le plus proche. La maison de la voisine avait été complètement détruite par le souffle de l’explosion.

Par miracle, ses enfants ont été retrouvés chez d’autres voisins. Donc, à ce moment-là, elle a pu penser à moi, mais son réconfort n’a été que de courte durée, car des gens arrivaient de l’usine Mitsubishi, dont Mlle Tsuyo Kataoka, qui était irradiée. Cette nuée de gens étaient tout noirs, presque calcinés. Elle a demandé aux passants des nouvelles de l’hôpital et ils lui ont dit clairement que le lieu n’était plus qu’un immense brasier et qu’il n’y avait aucun survivant. Malgré les nouvelles contradictoires qu’elle avait entendues, elle a décidé de descendre pour me chercher. Alors une de mes sœurs, intelligente et un peu trop réaliste, a dit à ma mère : « Si notre sœur est morte toute seule, c’est moins grave. Mais si tu descends pour la sauver, et si tu meurs à cause de ça, comment nous, tes quatre autres enfants, on fera pour survivre ? Tu ne dois pas descendre. Il faut penser à nous quatre, qui sommes vivants, avant tout ! ».

Consternée, la pauvre femme, après avoir fait manger ses quatre rescapés, les a mis à l’abri dans le souterrain, en leur disant qu’elle devait aller chercher quelque chose à manger pour le soir. Et elle est descendue de la colline pour me rejoindre. Tandis que moi, j’étais toujours dans le champ où j’avais perdu connaissance. On entendait le bruit des mitrailleuses des avions de chasse. Et à un moment où on ne les entendait plus, je me suis soudain aperçue que quelqu’un parlait de moi. C’était le séminariste qui m’avait sauvé, qui parlait avec ma mère : « Je l’ai sauvée, lui disait-il, elle doit être vivante ! ». Ma mère lui a demandé alors où il m’avait laissée. Moi, je voulais remercier le séminariste et leur dire que j’étais tout près d’eux, mais je ne pouvais pas parler, et mon corps refusait de bouger. J’étais à côté d’elle, effrayée, et affolée qu’elle parte en me laissant là. Je ne me rappelle plus comment j’ai pu me signaler à ma mère. En tous cas, on s’est retrouvées. Et je suis rentrée à la maison pieds nus, en marchant à grand peine. Dans le bourdonnement des prières, je voyais les blessés et les agonisants : personne ne pouvait les aider. Je m’évanouissais tous les trois pas, et j’ai mis beaucoup de temps à regagner la maison. Quand on est arrivés chez nous, c’était déjà le soir avancé. Si ça s’était produit aujourd’hui, j’aurais été ramenée en ambulance. Mais mon cas n’était même pas considéré comme sérieux : une côte cassée se recolle en quatre semaines.

En octobre, le Dr Akizuki a fait reconstruire la clinique. Avec la pénurie de personnel et plein de patients irradiés, il m’a proposé de travailler à nouveau avec lui. Pensant à ma famille, j’ai été obligée de retravailler. Juste avant le bombardement atomique, j’avais commencé à travailler comme aide soignante à l’hôpital Uragami Daiichi Byoin, nommé actuellement l’Hôpital St Francisco. A cette époque, il n’y avait pas de lois protégeant les travailleurs. Je travaillais de 7 heures du matin à 7 heures du soir, puis je rentrais à la maison épuisée, mais fière d’avoir accompli mon devoir. J’ai été irradiée le 9 août mais peu blessée. Aujourd’hui, la guerre est finie, il n’y a plus de tuberculeux confiés par leur famille à l’hôpital, mais beaucoup de gens irradiés attendent toujours d’être pris en charge. Pour agrandir l’hôpital, on a dû construire un bâtiment en bois. Après le bombardement, le quartier d’Uragami est devenu un quartier dépourvu d’aide médicale. Le Dr Akizuki soignait les patients dans la matinée. Dans l’après midi, il faisait sa consultation au domicile des irradiés pour changer les pansements et faire les piqûres. Moi, j’étais obligée de préparer les médicaments en tenant compte des ordonnances écrites par le Dr Akizuki pendant les visites, et je faisais aussi le ménage de la clinique. Bien sûr, les médicaments à l’époque n’étaient absolument pas compliqués d’utilisation. En tous cas, les médicaments fournis par la clinique étaient très limités et très peu variés. Le Docteur et ses deux infirmières rentraient vers 10 heures du soir. Pendant ce temps, je surveillais la pharmacie en apprenant l’Anglais par moi-même. Mais quelque temps après – à peu près un an et demi –, un père canadien rentré de déportation m’a conseillé d’aller à l’école, et il m’a fait accepter l’idée d’aller à l’école des missionnaires. Voilà pourquoi je suis devenue religieuse, tout à fait par hasard. Je n’avais pas l’intention d’être religieuse, mais je voulais simplement aller à l’école… Beaucoup de séminaristes sont revenus, mais le séminaire était devenu exclusivement un hôpital pour malades de toute nature, et les séminaristes ne savent pas vraiment gérer un hôpital. Ils ont toujours cherché l’association religieuse qui pourrait s’occuper d’eux. Finalement l’hôpital, bien qu’un ancien séminaire, a été confié à deux religieuses américaines, des missionnaires expulsées de Chine et issues d’un ordre d’origine allemande. J’étais donc infirmière et bonne sœur à la fois, et je suis allée aussi à l’université pour me parfaire. Ma période infirmière a été la plus courte, et en fait j’ai un diplôme dont je me suis bien peu servi, car je m’occupais surtout de la gestion de l’hôpital. J’ai travaillé aussi, pendant dix ans, comme professeur à l’école des jeunes religieuses. Quand je suis passée, l’année dernière, par Paris, j’étais devenue la directrice de l’Hôpital St. Francisco, une institution où il n’est pas nécessaire que le directeur soit médecin.

Pour les irradiés, il est évident que le malheur est irréparable, parce qu’il est injuste, et dû au hasard et à la bêtise des hommes. C’est une expérience inutile, qui n’a servi qu’à prouver ce qu’il ne fallait pas faire. Mais je pense que la conception du malheur est très subjective et totalement personnelle. On ne peut pas abjurer sa foi à partir de la seule expérience du bombardement atomique. Par contre, les gens prient plus ardemment pour que cela ne se reproduise jamais plus sur la terre, même dans un pays ignoré et très éloigné du Japon. Même si on a gardé la foi, personne ne pense que l’expérience de la bombe a été quelque chose de positif. J’ai été irradiée, mais mon cas n’a pas été grave en comparaison de nombreux autres, et de plus je n’ai perdu aucun des miens. Bien sûr, la vie d’une famille sans père, donc sans revenu fixe, avec six enfants n’était absolument pas facile, et le manque de nourriture nous a fait beaucoup souffrir. Mais j’ai pourtant la nostalgie de cette époque, car j’ai eu la chance d’affronter l’atrocité quotidienne avec ma chère mère. Je n’ai aucun mauvais souvenir de la guerre, ce fut une expérience enrichissante, qui m’a donné une énergie incomparable. Néanmoins, je comprends mes amis qui ne pardonneront jamais à la guerre, ceux bien sûr qui ont perdu leur père, leur mère, ou des enfants… Perdre une terre ou un bien n’est pas en soi un drame. Ce que j’ai gagné, à partir de mon expérience de la guerre, c’est que j’ai compris la vraie valeur de la paix, qui pour beaucoup est naturelle, banale même. Je sais maintenant qu’on ne pourra jamais rien tirer de la guerre, surtout d’une guerre nucléaire, et que, dans la paix, on peut vivre une vie de construction de soi, de progrès personnel, d’harmonie avec les autres. Mon plus grand souvenir positif est ma mère. Je n’ai pas grand-chose à en dire. Elle est née en 1905, dans une famille bouddhiste, dans les îles Goto, puis a été adoptée par une famille catholique, et convertie au catholicisme par osmose. Elle a donc été élevée comme une chrétienne croyante et elle a vécu à Osaka. Après son mariage avec mon père, elle s’est installée à Uragami, le quartier de Nagasaki, puis elle a dû élever ses cinq enfants toute seule quand mon père est mort. A plusieurs reprises, comme elle était séduisante, on lui a proposé le remariage, mais elle a refusé toutes les demandes. Très optimiste et très gaie, elle aura 80 ans en octobre prochain.

Quant à Mademoiselle Kataoka, elle vivait pendant la guerre juste en face de l’hôpital d’Uragami, et chaque jour, quand j’allais à l’école, je prenais le chemin de l’hôpital. Donc je la rencontrais très souvent, avant qu’elle ne soit irradiée. C’était une femme très belle, très élégante, très fine. Elle a travaillé un peu à l’hôpital St Francisco après avoir été irradiée, et par la suite, elle a changé d’emploi pour aller à l’hôpital de Nagasaki. Pendant ce temps, de mon côté, je suis entrée au couvent, et j’ai du quitter Nagasaki. On s’est perdues de vue. Mais en 1981, lorsque le Pape a visité le Japon, il a dit à propos de l’Appel d’Hiroshima, que « la guerre est exclusivement le fait de l’homme » (6). Cette parole a frappé Melle Kataoka, car elle pensait que l’irradiation était aussi une punition de Dieu et qu’il fallait l’assumer et souffrir. Mais si la guerre est un effet humain, c’est donc nous-mêmes qui devons tout faire pour que cette atrocité ne se reproduise plus jamais. Au bout de 30 ans de silence, Melle Kataoka s’est donc mise à parler de sa propre expérience au Japon : « En ce qui concerne l’utilisation de la bombe atomique, j’ai été sidérée de voir les Européens dire sans honte qu’au lieu de continuer le jeu de la guerre, quel qu’il soit, il valait mieux lancer une bombe atomique pour en finir au plus vite. On oublie trop souvent que les bombes nucléaires sont très diversifiées, les bombes de Hiroshima et Nagasaki étaient minuscules et inoffensives si on les compare aux bombes actuelles. Il suffirait aujourd’hui de jeter quelques bombes pour anéantir la totalité de la planète. »


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Notes :

1. Cette campagne, consistant à faire racheter par les militants les 25 kilomètres de film documentaire sur les explosions d’Hiroshima et Nagasaki conservés dans les archives américaines, a débuté en juillet 1980. Elle était l’aboutissement d’une autre campagne lancée en mars 1977 par un « Comité pour la publication du livre Hiroshima-Nagasaki », qui était parvenu à racheter des archives photographiques en vue de l’édition d’un livre à diffuser dans toutes les bibliothèques publiques du monde.

2. Leur supplice eut lieu le 5 février 1597 à Nagasaki.

3. Cette scène eut lieu le 17 mars 1865, date à partir de laquelle le père Petitjean prit la direction de tous les chrétiens clandestins de Nagasaki.

4. 68 chrétiens furent arrêtés le 15 juillet 1867, début de la quatrième persécution d’Uragami. C’est un an plus tard, au début de l’ère Meiji, que le nouveau gouvernement décréta l’exil des villageois d’Uragami, au cours duquel 3384 paysans chrétiens furent dispersés dans une vingtaine de fiefs différents. 613 d’entre eux devaient mourir durant cet exil, qui prit fin en 1873.

5. Il s’agit du bombardement de Nagasaki, le 9 août 1945, trois jours après Hiroshima.

6. Il s’agit de la visite du pape Jean-Paul II au Mémorial de la Paix d’Hiroshima le 25 février 1981, où il déclara : « War is the work of human beings. War is destruction of human life. War is death. »


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