Monstres sous contrôle


Joël Lorand n’est pas un auteur d’art brut à proprement parler mais il appartient à cette catégorie d’autodidactes sophistiqués qui – tout en jouissant déjà d’une certaine reconnaissance artistique – ont pourtant plus d’affinités avec les créateurs de l’ombre qu’avec les professionnels de l’art médiatisé (1).

Né à Paris le 9 mars 1962, élevé par une mère célibataire qui devait épouser ensuite un charpentier, Lorand a vécu d’abord aux environs de la capitale, puis à La Motte-Beuvron, petite ville où, dans ses temps libres, il découvre les joies de la pâtisserie. À douze ans, il quitte l’école pour devenir pâtissier, métier où il excelle très vite et gagne plusieurs prix. Puis, travailleur acharné aimant la bonne chère et les sucreries, il retourne à Paris où il trouve un emploi chez un traiteur réputé des Buttes-Chaumont. C’est alors qu’il rencontre sa femme, s’achète une maison de campagne et commence à dessiner, deux mois avant la naissance de son fils unique bien aimé. C’était en septembre 1994, Joël avait 32 ans et, soudain, tout bascule. Il décide d’abandonner son emploi et de quitter Paris pour vivre à la campagne et se consacrer totalement à son art. Bientôt divorcé, il trouve refuge à Alençon où, avant de rencontrer sa nouvelle compagne, il traverse d’abord une période de grande solitude, n’arrêtant plus de dessiner, comme un moine, jusqu’à aujourd’hui.

Parce qu’il a découvert son besoin de créer quand son épouse était enceinte, Joël aime bien répéter qu’il a « l’âge de [son] fils ». Mais quelques années auparavant (en 1990-1991), il avait déjà réalisé quatre petits formats à l’acrylique sur du papier photo. Enfant, il copiait des pochettes de disques, ou agrandissait et accrochait sur les murs de sa chambre des vignettes de bande dessinée. À douze ans, il avait même conçu une petite BD. Adolescent, il se rêve en rock star, comme ses héros, David Gilmour, de Pink Floyd, Eric Clapton, Chuck Berry ou Jimi Hendrix. Et aujourd’hui encore, il ne peut travailler qu’en musique. C’est aussi un grand fan de films de série B ou de séries télévisées des années soixante-dix, qu’il regarde rituellement avec son fils tous les midis. Mais c’est le dessin qui s’est imposé à lui quand il a voulu laisser une empreinte plus durable que la pâtisserie.

À l’inverse des créateurs d’art brut qui, en général, trouvent très vite leur style et s’y tiennent, presque sans évolution, l’art de Joël Lorand se développe par périodes et séries, ponctuées de crises profondes. Chaque période semblant rétrospectivement l’amorce d’une étape plus élaborée : jusqu’à ses Personnages Floricoles, ses Boucliers Cosmogoniques, ses Oiseaux Improbables, ou sa série plus récente des Freaks aujourd’hui. Mais découvrir son style lui a coûté plusieurs années de doute et d’expérimentation et la première œuvre qu’il se rappelle avec fierté s’appelait Les Âmes penchées. Avant L’Usine à miel et Le Marchand de planètes. Habitué par sa profession au maniement des matières épaisses, Joël travaillait alors en graffiti sur d’épaisses couches de plâtre et de peinture, évoquant l’art rupestre. Puis vient le temps d’un style plus graphique et décoratif, sous la double influence de Michel Macréau, le Basquiat français, et de Jean Dubuffet, dont il admire le faux art enfantin. Parallèlement il s’essaye aussi à quelques assemblages, de cailloux, de bois flottés et de racines. Sentant alors une évolution vers « quelque chose qui [lui] échappe », et parce que « la forme a pris le dessus », il détruit son travail et coupe toutes ses toiles en morceaux. Peu après, assemblant au hasard des photocopies de ces fragments, rehaussées au dessin et à la peinture, il réalise une étonnante série de dix grands tableaux évoquant des cartes de territoires inconnus. C’est cette période de dépression et de reconstruction mentale qu’il appellera Les Labyrinthes de la procédure.

Désormais il est prêt à l’exploration de son monde intérieur et pendant deux ans, il fera une série de dessins très spontanés, soit sur carton aux crayons de couleur, soit en utilisant ses outils de pâtissier sur des matières très épaisses qu’il grave ensuite de signes et de symboles. C’est comme « une écriture qui arrive », dira-t-il alors, et après quelques gouaches dont il ne fait plus grand cas aujourd’hui, il commence de grands dessins colorés représentant des enfants et des monstres, sur lesquels il écrit en lettres capitales des légendes comme « La fille du coupeur de joints ». Ou, pratiquant la dérision : « N'ayez pas peur, ce n'est qu'un dessin d'enfant ! », « Amour, gloire et beauté pour quoi faire ? », « Votre fils peut en faire autant ». Il utilise alors essentiellement le pastel à l’huile et sa première exposition a lieu à la Galerie Béatrice Soulié à Paris. Apparaissent ensuite des compositions plus complexes, avec pour motif central, d’abord une grosse fleur, puis une petite fille portant dans son ventre d’étranges créatures. Et c’est après une deuxième exposition, comme s’il zoomait sur cette partie centrale, qu’il accède à la série suivante : les mandalas, très construits, dont les monstres végétaux prennent le nom de Personnages Floricoles, et les Boucliers Cosmogoniques, leur variante.

D’une exécution très soignée, dessinées aux crayons de couleur dans des tons automne, chaque monstre fixant le spectateur la gueule ouverte, le crâne fendu en deux, à l’intérieur de cercles, d’ovales ou d’ogives encadrés par des rangs de pétales disposés en orfèvre, tandis qu’un flot de minuscules créatures – bébés grimaçants, oiseaux imaginaires, poissons ou mammifères – s’écoule tout autour dans un imbroglio de feuilles, de veines et de racines, ces images en 2D, d’une effrayante beauté, à la fois décorative et expressive, mêlent la sauvagerie à la maîtrise. « C’est tout un réseau d’énergie qui alimente les personnages centraux », explique Joël à propos des interconnexions réunissant, dans ses dessins, les règnes végétal, animal et humain. Et chaque dessin, selon lui, est inachevé tant qu’il n’y a pas ajouté le labyrinthe de fines lignes sinueuses qui, dans le fond, discrètement, « connectent » toute la composition : « C’est un monde qui s’autogénère. J’aurais pu appeler ça des matrices, car tout se passe dans l’utérus. » Mais quand on lui demande pourquoi ses monstres neuronaux, prisonniers de la symétrie et de la géométrie décorative, ont tous le crâne fendu comme une gueule ouverte montrant les dents : « Parce que tout vient d’en haut. C’est une ouverture sur l’inconnu, l’au-delà, le cosmos. Il y a quelque chose de botanique aussi dans mon travail, du feuillage, des animaux… J’imagine un monde post-humain. C’est toute une mythologie réinventée, mais qui m’échappe. Je n’ai pas les clefs de mon travail, et c’est peut-être aussi bien comme ça. »

Chaque détail est métaphore dans les compositions de Joël Lorand. Les cercles de ses Boucliers Cosmogoniques sont sans pétales par exemple, parce que les monstres qu’ils enferment ont une valeur apotropaïque et que les fleurs n’ont pas leur place dans des dessins dont la fonction est avant tout protectrice plutôt qu’agressive. « Le lien de mon travail à la base, c’est la naissance. La matrice est un refuge, mais en même temps elle dévore. C’est venu comme ça, ce n’est pas moi qui choisis. » Pourtant, Joël a beau prétendre que ses images traitent de maternité et de gestation, on sent qu’un aspect moins conscient de sa production touche aussi à la paternité. Joël n’a jamais connu son père et, aujourd’hui encore, il n’aime pas parler de cet aspect caché de sa biographie. C’est l’angle mort de son existence, l’origine possible de ces monstres intérieurs et de ces terrifiants secrets que, jour après jour, il tente d’apprivoiser avec son crayon. « Je sens que je vis avec des fantômes », admet-il, « une partie de ma vie est un mystère ». Mais un mystère plutôt favorable, excellente source d’inspiration et d’énergie pour cet artiste obsessionnel et visionnaire dont le travail confronte le Bien et le Mal, l’ordre et le chaos, le réel et le fantasme, et qui a conservé de sa précédente profession la capacité de patiemment réunir ces pulsions opposées dans un cadre d’une exécution parfaite.

Au fond, Joël Lorand est un hypersensible tourmenté, qui cache sa nature amicale et sa gentillesse derrière un mur de timidité méfiante. « J’aimerais être reconnu comme un poète », avoue-t-il, persuadé de n’avoir pas reçu la bonne éducation et d’avoir manqué sa chance à l’université ou aux Beaux-Arts. Se sentant très proche des artistes médiumniques, il se définit avec humour comme un chaman moderne de la jungle urbaine et se considère comme un artiste visionnaire. Et quand on lui demande à quel style d’art contemporain il pourrait se rattacher, sa réponse est : « maximaliste néogothique ». « Ma seule ambition », dit-il, « est de transmettre l’émotion par une simple ligne. Comme dans l’écriture. Parce qu’on ne peut pas tricher avec le dessin. »


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1. Version française du texte paru dans Raw Vision 71, hiver 2010-2011. Une plaquette a été consacrée gracieusement à Joël Lorand, lauréat du festival Puls’Art du Mans, par les éditions lelivredart en mai 2012.

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