Ekkehart RAUTENSTRAUCH et le papier Arches

"Tu sais, Jean-Luc, cette fois-ci, en me réveillant après l'opération, j'ai été sûr que j'allais tout de suite mourir." Je voyais bien qu'il avait fait un gros effort pour venir à ce rendez-vous qu'il m'avait lui-même proposé. Là, dans notre petit café, jamais délaissé depuis le temps où nous enseignions vaillamment ensemble à l'école d'architecture de Nantes, avant nos retraites respectives et sa maladie mortelle. Côté opérations, il en était à sa troisième et les séances de chimiothérapie n'avaient cessé de se succéder par vagues depuis que son cancer s'était déclaré, presque trois ans auparavant.

Je savais qu'il était convaincu de son assertion, aussi mélodramatique que terriblement vraisemblable. Et en même temps il avait son expression de teuton goguenard que je lui connaissais bien pour toutes les fois qu'il m'avait concocté une petite blague taquine à sa manière. Mal à l'aise, je lui ai fait remarquer que cela ne s'était pas produit puisque nous étions en train de boire un verre sur une terrasse ensoleillée (et qu'il était en train de se gaver de cacahuètes à demi moisies).

"Alors, tu vois, j'allais accepter de mourir quand je me suis rappelé que j'avais acheté trois rames de papier Arches aquarelle, et que je ne les avais pas utilisées. Tu te rends compte ! Format Grand-Aigle. Du 640 grammes. Quinze euros la feuille ! Du coup, j'avais hâte de rentrer à la maison."

Aussitôt chez lui, il a entrepris dans la fièvre, et mené à bien au fil des mois, malgré l'épuisement et son délabrement physique grandissant, une série de dessins aquarellés, éblouissante de maîtrise et respirant l'allégresse, sur le thème des Variations Goldberg. Musicien à ses heures, Ekkehart était un mélomane averti et Bach était son compositeur préféré. C'était aussi une personne extrémement organisée et prévoyante. Très vite il s'est donné pour but ultime celui d'exposer cette suite dans le musée de sa ville natale, Albstadt, dans le Wurtemberg. Mais l'argument qui a appuyé sa demande auprès du conservateur reflète bien cette franchise jusqu'au-boutiste qui en étonnaient plus d'un : "Voilà. Je suis artiste. Je suis né chez vous et je vais mourir très bientôt. Cette exposition est pour moi indispensable !"

A l'heure où j'écris ce petit texte qui l'aurait certainement amusé - il était très indulgent en amitié - l'exposition se tient toujours, dans le petit musée. Ekkehart, lui, écoutait du Bach quand il est décédé, le 2 janvier 2012.

J.-L. G.

"On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges déployés et semblaient, pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection."


La mort de Bergotte

Marcel PROUST, La Prisonnière

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