Civilisation Imaginaires

Cinq contemporains singuliers

Joseph Kurhajec

Marc Pessin

Christine Sefolosha

Lidia Syroka

Jephan de Villiers


  Les années cinquante ont été celles du triomphe de la science fiction : le progrès scientifique exponentiel, les perspectives illimitées de l'invention technologique faisaient encore rêver. Aujourd'hui, en cette fin de siècle où l'ordinateur banalise tous les jours les prouesses de l'hyper-technologie, rendant présent un futur naguère encore inconcevable, c'est le passé, les civilisations disparues, la sensibilité des mondes d'avant l'industrie qui deviennent le support de la rêverie de bien des artistes. Après les grandes mutations de l'Histoire, l'homme se plaît non seulement à faire revivre les univers évanouis mais aussi à imaginer ceux qui auraient pu être, et auxquels la marche irréversible du Temps ne donnera plus jamais naissance.

  Rien a priori ne devait réunir l'art néo-rupestre de Christine Séfolosha, les fétiches outranciers de Joseph Kurhajec et les manuscrits pseudo-tibétains ou les boucliers rituels de Lidia Syroka, pas plus que le petit peuple végétal illustrant l'Arbonie de Jephan de Villiers et l'écriture proliférante de la fiction archéologique pessinoise. Rien, sinon une commune affinité avec ce que l'on pourrait appeler la perception archaïque du monde, une commune attirance pour les matières, les techniques, la sensibilité des civilisations antérieures, sociétés primitives du monde agricole détrôné par l'industrie, voire tribus paléolithiques des origines. Une nostalgie en somme des époques où l'homme, encore noyé dans la pensée sauvage ou venant tout juste d'inventer l'écriture, gardait un contact plus étroit avec la nature, dont la société des laboratoires, des usines et des bureaux l'a irrémédiablement éloigné depuis.

  Cinq artistes sont présentés ici, dans leur géographie singulière : cinq tribus imaginaires, cinq pays, cinq mondes. C'est parce que leur propos n'est pas conceptuel, artificiel, délibéré, mais le résultat d'une obsession profonde, d'une réaction spontanée de la sensibilité, que le primitivisme de leur démarche a le pouvoir de nous toucher. Un primitivisme techniquement raffiné, nourri d'érudition scientifique et de passion pour l'archéologie, l'histoire, l'ethnographie, qui opère, aux antipodes aussi bien de l'art brut que des ‘utopies régressives’ dénoncées par Baudrillard, la synthèse des pôles les plus extrêmes de notre personnalité.

Laurent Danchin (1998)


Joseph Kurhajec


Né en 1938 à Racine (Wisconsin), à la frontière du Canada, il passe son enfance dans le ranch où ses parents, récemment émigrés de Prague, ont entrepris un élevage de visons.

Après des études d'art à l'Université du Wisconsin, il découvre les fétiches du Congo grâce à une exposition de l'Art Institute de Chicago, puis il entreprend des recherches sur les Mayas au Yucatan. Au retour, il ouvre sa propre galerie pour exposer ce qu'il appelle son ‘art momifié’. En 1963, il s'installe à New-York où il participe à une exposition collective au Whitney Museum, enseigne la sculpture à Cornell University (1965) puis à la Newark School of Industrial & Fine Arts (1967-1969).

A partir des années 1970 il passe ses étés à Rome, où il travaille le bronze et l'acier, découvre le marbre de Carare, étudie l'art des Etrusques. De 1973 à 1983 il partagera son temps entre l'Italie et une petite ville de l'Etat de New York, Treadwell, où il a ouvert un centre d'art. Puis il retourne pour trois ans à New York, séjourne en Angleterre, et finalement s'installe à Paris où il vit et travaille actuellement.

Joseph Kurhajec a participé à de nombreuses expositions personnelles ou collectives aux Etats-Unis, au Canada, en Italie et en France, ainsi qu'en Belgique et en Suisse, dans la République Tchèque, en Hongrie et en Scandinavie (Norvège, Finlande, Laponie). Il travaille la terre, le bronze, la céramique, utilise l'os, la pierre et la corne, le pelage animal, le cuir, les peaux de serpent. Il est également peintre et graveur.

Dernières expositions :

Treadwell Museum of Fine Art, Treadwell (N. Y.), août 1997

Totem et grigris, Corbeil, mars 1997

Galerie L'Escalier, Orléans, décembre 1996

Loforton, Svolvaer Kunstforening, Norvège, 1995

Stredoceska Galerie U Praze, Prague, 1994

Marguerite Oestreicher Fine Arts, Nouvelle Orleans, 1994

Au cours de ces dernières années, Joseph Kurhajec a créé un ensemble de masques et de fétiches en terre cuite surchargés de matériaux divers : pierres ficelées, perles, fourrure, cornes, crânes et ossements. Sa dernière série, réalisée selon la technique du raku, illustre les étreintes sauvages d'une femme oiseau avec un crocodile, symbole du désir primitif.


Marc Pessin


  Graveur et éditeur d'art de réputation internationale (Editions Le Verbe et l'Empreinte), Marc Pessin est né à Paris en 1933 dans une famille d'artistes forains. Depuis 1965 il est également l'inventeur de la civilisation Pessinoise qu'il présente dans la salle au Trésor de son Atelier d'Art à Saint-Laurent-du-Pont, près de Grenoble : des centaines de sceaux, tablettes, cylindres, monnaies, amulettes et pendentifs, manuscrits et parchemins divers, tous couverts de l'écriture fictive dans laquelle il a entrepris de retranscrire sa perception du monde.

  « Le langage est le prolongement imaginaire du génome » écrit-il, épris jusqu'à l'obsession de calligraphie ainsi que des techniques, ancestrales ou modernes, de gravure et d'imprimerie. Collectionneur d'estampes contemporaines et poète avant tout (il a travaillé avec Léopold Sédar Senghor, Michel Butor, Jean-Claude Renard, Alain Bosquet), il se sent proche de l'Art Contemporain, ce qui ne l'empêche pas d'être également fasciné par l'Art Brut. De son monde, Marc Pessin donne cette explication énigmatique : « Le pays des pessinois est un sujet tabou, un peu comme si un zoologiste s'intéressait au squelette de Mickey ». Sa prochaine exposition, poursuivant ses investigations parascientifiques, présentera à la Tête d'Or, à Lyon, une botanique et une paléontologie imaginaires.

Dernières manifestations :

Archéologie Pessinoise, Villa Gillet, Lyon, 1996

Les Archives Pessinoises, Musée Hébert, La Tronche, 1993 et Palais Saint-Jean, Lyon, 1991

Jean-Claude Renard, poète, et Marc Pessin, graveur, Ambassade de France, Prague, 1988

Léopold Sédar Senghor et Andrée Chédid gravés par Marc Pessin, Bibliothèque Municipale, Dijon, 1988

Marc Pessin, un graveur et des poètes, Maison de la Poésie, Paris, 1985

Regard sur Michel Butor, Musée d'Art Contemporain, Liège, 1984

La marque distinctive des gravures de Marc Pessin est un système sophistiqué de gaufrage faisant apparaître les signes en relief sur la feuille. La même technique a permis la réalisation d'une série de livres d'art avec des artistes autodidactes, proches de l'art brut : Pierre Pascaud, Alain Pauzié, Ian Pyper, Patrick Guallino, Jean-Paul Baudouin.


Christine Séfolosha


  Née à Montreux, en Suisse, en 1955, elle part pour l'Afrique du Sud à l'âge de vingt ans et y séjourne jusqu'en 1983 : d'abord dans le felt, où habite son premier mari, grand propriétaire terrien, puis à Kensington, quartier noir de Johannesburg, avec son second mari, musicien, épousé au Lesotho pour déjouer les interdits de l'apartheid.

  Huit ans après elle revient en Suisse, dans sa région natale, où elle reprend contact avec le dessin, passion oubliée depuis l'enfance. Elle développe alors tout un bestiaire aux accents préhistoriques. Depuis 1987, elle peint régulièrement, utilisant goudron, huile ou gouache sur cartons, papiers ou toiles encollés de terre et parfois de très grand format. Aujourd'hui Christine Sefolosha vit de nouveau à Montreux, où elle enseigne le dessin. Elle expose en Europe et aux Etats-Unis.

Dernières expositions :

The End is Near, American Visionary Art Museum, Baltimore, printemps 1997

Judy A Saslow Gallery, Chicago, 1997

Art Brut & Cie, Halle Saint-Pierre, Paris, 1995-1996

Site de la Création Franche, Bègles, 1994

Atelier de Paille, Clichy, juin 1993

L'Oeil de Boeuf, Paris, mai 1993

Galerie A Parte, Lausanne, 1991

Galerie La Luna, Vevey, 1988

Christine Séfolosha travaille par visionnage du support, ne donnant à sa matière que le minimum d'impulsion permettant à ses créatures de ‘venir’ d'elles-mêmes à la lumière : tout un monde d'êtres menaçants, animaux, spectres, personnages, imbriqués les uns dans les autres et se suscitant mutuellement comme le vacillement des ombres sur les parois d'une caverne.


Lidia Syroka


  Née en Pologne en 1956, ukrainienne par sa mère, elle étudie l'histoire de l'Art à l'Université Jagielon de Cracovie de 1977 à 1981, puis vient poursuivre ses études à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, où elle fréquente l'atelier Yankel de 1982 à 1985. Sa première exposition personnelle, à la Galerie Françoise Palluel, en 1990, présente une série de boucliers cérémoniels d'inspiration néo-ethnographique, puis son travail évolue et prend l'allure de cartes ou manuscrits imaginaires. Lidia Syroka a souvent voyagé au Népal, au Tibet ou en Chine, et elle collectionne l'art brut et l'art populaire des pays de l'Est et de l'Asie centrale.

  On distingue trois périodes dans l'oeuvre de Lidia Syroka : celle des boucliers (travail du papier, bois, cuir, matériaux de rebut, etc.), celle des cartes, manuscrits et parchemins et celle des territoires et paysages de papier (patchworks de matériaux graphiques et peintures collés ou cousus). Sans compter une étonnante garde-robe créée à partir de vieux tissus et utilisant ficelles, perles, coquillages gravés, vieilles capsules, boutons dépareillés : des vêtements d'une invention rare et d'un grand raffinement qui ont souvent éveillé la convoitise des grands couturiers.

Dernières expositions :

Galerie Françoise Palluel, Paris, 1990-1996

Espace Liberté, Crest et Musée de Sisteron, 1995

Hommage à Raymond Humbert, Musée Rural des Arts Populaires, Laduz, 1992

Les Théâtres de l'Imaginaire, Musée Ingres, Montauban, 1990

« Je suis fascinée par tout ce qui est archaïque dans l'art », dit Lidia Syroka, « les époques primitives où l'on trouve encore la simplicité du signe et aucun maniérisme. Ce que je recherche, ce sont des signes plastiques élémentaires. Je n'aime pas les objets neufs, qui ont quelque chose de dur, de rigide, de laid. Je préfère les objets qui tombent en ruine, qui sont complètement délabrés, en état de décomposition presque totale, les matières qui ont déjà vécu, où l'on peut observer les traces du temps. »


Jephan de Villiers


  Né en 1940 au Chesnay, près de Versailles, mais de santé plutôt délicate, il s'accoutume très tôt à la solitude et à la rêverie, réalisant ses premières peintures et sculptures vers l'âge de douze ans. Après son service militaire en Algérie, il se remet à la peinture et expose pour la première fois en 1966, à Paris. Ses Structures Aquatiales, sculptures blanches filiformes, trahissent alors l'influence de Brancusi. Installé à Londres à partir de 1967, il développe la suite de son oeuvre par séries : les Silences, Orores, Scarabismes, Prophètes et Totems, présentés dans diverses expositions dont une installation (L'Arbre de l'Unité) dans la cathédrale de Coventry.

  En 1977 il vient vivre à Bruxelles, où il découvre les chênes, hêtres et marronniers de la forêt de Soignes et ramasse le premier ‘bois-corps’, annonciateur de son Voyage en Arbonie. C'est la naissance des premières figurines mêlant papier, bois, terre, feuilles et plumes, et le début d'un succès public qui ne cessera de croître : ouverture pour deux ans d'un espace Jephan de Villiers à l'Autre Musée, à Bruxelles; réalisation de décors pour le Nouveau Théâtre de Belgique et de scénographies autour de la Chambre des Mémoires et des Bâtons du Vent pour la chorégraphe Michèle Swennen; rencontre du photographe Jean-Dominique Burton, passionné de culture tibétaine, dont les images deviendront le témoin fidèle de l'oeuvre.

Les séries de Jephan de Villiers se multiplient : Boites, Panneaux, Triptyques et Polyptyques, Fragments de Mémoire, Processions, Chariots, Paysages, Figures Seules, Ophélies, Ecritures, Cantiques... De nombreuses expositions et publications voient le jour en France et en Belgique. Des Fragments de Mémoire parviennent en offrande dans différents lieux symboliques de la planète Terre.

Dernières publications :

L'Oeuf Sauvage, Paris, octobre 1997

Fragments de Mémoire, Editions Centre d'Art et de Plaisanterie et Galerie Béatrice Soulié, Montbéliard-Paris, 1996

L'Arbonie, texte d’Emmanuel Driant, Ed. de Lassa, Bruxelles, 1990

L'Arbonie est la forêt de légende où se développe l'imaginaire de Jephan de Villiers : un environnement sylvestre d'essences européennes où prend naissance le petit peuple muet des créatures qu'il met en scène dans ses émouvantes installations rituelles. Sortes de cerveaux ligotés, couverts d'inscriptions et objet d'un culte mystérieux, les Fragments de Mémoire, disséminés à travers le monde, poursuivent dans la vie réelle la présence de la fiction, à la façon de ces jeux interactifs dont un public de fortune peut devenir le héros.


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